Surtout ‘’La nuit du Décret’’, roman étudié dans un dossier à part






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títuloSurtout ‘’La nuit du Décret’’, roman étudié dans un dossier à part
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Rue des Archives”

(1994)
Roman de 256 pages
Un demi-siècle après “Tanguy”, Del Castillo, adulte, écrivain fêté, mais déstabilisé par son enfance qu’on lui a volée, apprend la mort de sa mère, poursuit la vérité, ses vérités à elle, s'invente un complice et confident, un enfant, Xavier, qui va l'aider à comprendre. Mais peut-on aller au bout de l'indicible? Rue des Archives nous faisait assister à la fin de sa mère, ogresse octogénaire, obèse et invalide, que n'effleurait nul remords et qui ne régnait plus que sur un grouillement de vermine.

« Depuis des années, j'enterrais ma mère. J'imaginais chaque détail de son agonie. Je tentais d'apprivoiser sa mort comme, dans mon enfance, j'apprivoisais son personnage. En tuant Candida, c'est ma honte que j'aurais voulu supprimer. Non pas la honte de : la honte tout court. J'ai toujours eu la honte comme d'autres ont la gale. Quand la mort a frappé, j'ai aussitôt ressenti cette démangeaison. Rien pourtant ne s'est passé de la manière dont je l'avais prévu. Je m'étais longtemps raconté des histoires pour échapper à la nôtre. Naturellement, la vérité du récit a fini par me rattraper. En me rendant rue des Archives, je savais ce qui m'attendait. Une dernière fois, j'ai convoqué les témoins, interrogé les fantômes, suivi les pistes les plus improbables pour constater que l'énigme subsistait. Entière. Je n'ai pas cédé, en rédigeant ces pages, à un sentiment d'urgence, j'ai seulement désiré mettre un point final au texte qui, depuis ma naissance, s'écrit en moi. »
Commentaire
Cette belle, poignante, sobre et très pure confession-règlement de comptes répond à “Tanguy” qui, d’ailleurs, fut republié en livre de poche en 1996 avec ce commentaire de Del Castillo : « Premier roman de moi publié, ‘’Tanguy’’ fut-il aussi le premier que j'aie conçu comme un texte littéraire? [...] Cette réimpression intervient peu de temps après la parution de ‘’Rue des Archives’’, qui en éclaire, les aspects cachés, ce que de nombreux lecteurs nont pas manqué de relever. Les deux livres se répondent en effet l'un l'autre. [...] De Tanguy à Xavier, il y a plus que l'épaisseur d'une vie, il y a toute l'amertume d'un désenchantement, qui doit moins à l'âge qu'à la progressive découverte de l'horreur. Si je gardais, à vingt ans, quelques illusions, le sexagénaire qui a écrit ‘’Rue des Archives’’ n'en conserve, lui, plus aucune. En ce sens, la boucle est bien bouclée. L'aveu étouffé de ‘’Tanguy’’ fait la musique désenchantée de ‘’Rue des Archives’’. [...] De l'un à l'autre, un seul lien, la littérature. Elle constitue, on l'a compris, ma seule biographie et mon unique vérité. »

Le livre est donc important pour saisir Del Castillo dont l'oeuvre sombre, foisonnante, passionnante s'éclaire avec cette vérité terrible : s'il est cet écrivain-là, saisissant avec tant de vérité les contours de la tragédie, c'est grâce à cette femme, cette mère-là, avec sa cruauté, son goût de la trahison et de la fiction travestie en mensonge. Or la mort de sa mère a produit cet horrible miracle : le style de Michel del Castillo s'est épuré, comme éclairci, simplifié, allégé, comme si celui dont toute l'œuvre s'explique par l'absence d'une mère, qui fut la grande affaire de sa vie, s'était libéré d'un poids immense.

Le roman est accompagné d’une préface où il commenta et élucida son parcours d’écrivain.

Le roman obtint le prix Maurice Genevoix.

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‘’Mon frère l’Idiot’’

(1995)
Essai-confession de 384 pages
C’est un hommage à Fedor Mikhaïlovitch Dostoïevski où il déclare que, «malgré les apparences», Fedor, comme il l’appelle, est son « frère ». Cet hommage a été longuement mûri car Michel del Castillo était habité depuis plus de quarante-cinq ans par le grand écrivain russe : « J’ai eu très tôt l'impression de parler avec lui en permanence. Mais je ne pensais pas écrire un livre sur lui. Pourtant, je savais que j'écrirais, j'étais condamné à écrire pour ne pas devenir fou. Il s'agissait d'un dialogue imaginaire avec Dostoïevski. Cela a été une véritable commotion lorsque je l'ai découvert à la fin de la guerre. Je n'avais plus de vie possible, j'étais pratiquement dans la mort. J'étais perdu idéologiquement, j'étais contaminé par la langue qu'on parlait autour de moi, par le cléricalisme qu'elle véhiculait. Les ‘’Carnets du sous-sol’’ m'ont permis de comprendre ce que je vivais, ils m'ont fait découvrir la liberté. Au fond, c'était un appel à la résurrection: on pouvait avoir vécu ça et vivre quand même ! Dostoïevski me disait : ‘’Tu es libre même de la ruine, de la catastrophe’’. Par ailleurs, ce livre m'a guéri de toute tentation marxiste. J'y lisais qu'il n'y avait pas de déterminisme, qu'il y a plein de gens qui se foutent en l'air simplement pour se prouver qu'ils sont libres. D'un seul coup, je voyais le monde avec un autre regard : il me rendait la dignité de sujet; or, moi, je n'avais jamais été sujet de l'histoire. »

Pour lui, la force de Dostoïevski vient du fait qu'il écrit «depuis le royaume des morts», sur l'ici depuis l'ailleurs : « Son expérience de l'échafaud (condamné à mort en 1849, il a vécu un simulacre d'exécution) l'a tellement traumatisé qu'il lui a fallu des années pour comprendre ce qui lui était arrivé. Au fond, après, il le dit à son frère, chaque minute pourrait être une éternité de bonheur. Et puis il survit au bagne sibérien... Je ne connais qu'un autre cas, c'est celui de Soljenitsyne. Quand vous pensez qu'au bagne, il va apprendre par cœur un manuscrit de deux mille pages afin de pouvoir le recopier. Cette puissance ne vient que lorsqu'on est dans la mort. » - « Toute la force des idées de Dostoïevski est dans l’incarnation. Prenez par exemple un de nos philosophes médiatiques, comparez ses idées à une seule de Dostoïevski, vous voyez la différence. L'un est un fonds de commerce, l'autre bouleverse la vie. Et puis Dostoïevski m'a fait comprendre que je n'étais pas un monstre. Car lui aussi avait eu cette impression à force d'être le fils d'un monstre et de souhaiter la mort de son père. Ce thème du parricide, qui l'a toute sa vie obsédé, il tente de l'évoquer de front dans son dernier roman. Ce secret m'a rapproché de lui. Nous communions dans la honte depuis tout petit et dans le désir de mort. C'est vrai, j'ai passé mon enfance à souhaiter intérieurement la mort de ma mère, c'est-à-dire en être délivré. Dostoïevski a vécu dans la terreur du ‘’Je souhaite la mort de mon père, Dieu va me frapper’’. Et quand il est condamné à mort, il se dit qu'il l'a mérité, qu'il n'est pas innocent. » - « Dostoïevski a très bien démontré dans son ‘’Sous-sol’’ que chacun peut déraper. ‘’Il m'aimait par haine’’, écrit-il. J'ai vécu ça avec ma mère. »

Pour lui, le lecteur qui n'a pas connu cette souffrance peut la ressentir, mais de façon un peu différente : « Dans ‘’Crime et châtiment’’ que Nabokov trouve vulgaire, j'ai tout senti, l'odeur de la chaux, du ciment, la chaleur, la faim, les cabarets sordides, l'ivrognerie. Quand on a été dans la misère, on connaît tout cela. Pour la bourgeoisie, c'est du misérabilisme. Les esthètes ont du mal à le comprendre car ils trouvent ça de mauvais goût. C'est un peu sordide... Moi, j'ai vécu et dans la grande bourgeoisie et dans la misère. Et je peux dire que la vulgarité bourgeoise existe bel et bien. »

Après avoir, jeune, avalé ses romans, il a lu tout ce qui a été écrit sur lui. Cela l’a éclairé sur son œuvre : « Jusque-là son côté visionnaire en politique m'échappait. À mes yeux, il disait des énormités, le Christ russe, la conversion universelle... Et puis j'ai compris qu'il y a deux hommes en lui, et que le romancier voit politiquement juste : il voit très bien ce que va être le XXe siècle, que ça va être l'hécatombe. En revanche son remède, la conversion de l'univers entier au Christ russe, ne tient pas debout. Mais, sans lui, vous ne pouvez pas comprendre Tchekhov, Pasternak, Soljenitsyne. »

Pour Michel del Castillo, nous, les survivants du désastre, sommes mieux placés que ses contemporains pour comprendre son œuvre : « En effet, nous avons vu beaucoup d'horreurs. Nous avons vu les petits Khmers rouges, des gamins de treize ans, tuer à coups de crosse, vider des villes entières. Ces images me ramènent aux ‘’Frères Karamazov’’ et à la question de Dostoïevski sur l'innocence des enfants. D'ailleurs, à ce moment-là, il prend peur, il hésite à écrire qu'un enfant a pu être complice d'un assassinat, car son ultime refuge a toujours été de se dire : ‘’Il y a quand même des innocents, les femmes, les animaux, les enfants’’... Or l'enfant peut devenir assassin, il n'est pas pur, pas innocent. Il a été contaminé. On a semé la grainePourtant le mal ne remit jamais en cause sa foi dans le Christ. Il le dit en permanence : je garderai le Christ même contre la vérité, parce qu'il nous faut bien un idéal du bien. Et, après tout, le Christ comme Don Quichotte (il les met sur le même plan) sont des idéaux. Leur existence provient des textes, vous ne pouvez pas connaître le Christ sans les Évangiles et Quichotte sans Cervantès. Face à la raison, Dostoïevski reste fidèle à son idéal. Il n'intellectualise pas le Christ. Car, dès qu'on l'intellectualise, on est dans l'inquisition. Dès qu'on fait de la théorie, on est dans la tyrannie. Donc le Christ, l'aspiration au bien, est un état. Ainsi, dans ‘’Récits de la maison des morts’’, même chez les pires criminels, il peut y avoir comme une bouffée d'autre chose. C'est une des leçons que j’ai retenues de Dostoïevski. Et cela m'a d'autant plus frappé que, lorsque j'ai découvert ce texte, à l'âge de treize ans, j'étais dans une maison de redressement à Barcelone où la majorité des gosses était condamnée à vie. Ils le savaient, leur avenir se réduisait à la légion ou à la prison. Eh bien, au cœur de la nuit, même chez ces jeunes foutus montait une mythomanie du bien : ‘’Ma mère va arriver, elle va me prendre, je vais travailler, j'aime bien la mécanique...’’ Et moi qui les écoutais, je me disais, ils n'y croient pas, mais... Mais il y a des moments où la vie serait intenable sans ces bouffées d'espoir. Autre paradoxe : tous trichaient, mentaient, volaient, mais, lorsqu'ils disaient : ‘’Tu donnes ta parole’’, d'un seul coup ils ne mentaient plus, comme s'ils changeaient de langue. On a le droit de mentir avec la langue mais pas avec la parole. Et ce qu'ils invoquaient là, c'est ce que Dostoïevski appelle le Christ, c'est-à-dire le verbe. Les ‘’Récits de la maison des morts’’ ont changé ma vie, l'ont sauvée. En fait, je faisais un suicide qui n'était pas volontaire, je me laissais couler. Et, quand j'ai lu ce livre, j'ai compris que, perdu pour perdu, il me restait ma liberté. D'un seul coup je me suis dit, ils sont en train de me tuer, alors qu'ils me tuent publiquement, qu'ils osent ! J'ai crié ma fureur et tout le monde a pris peur. Là, j'ai senti que j'avais gagné. »

C’est grâce à Dostoïevski, à sa vision du socialisme, qu’il a compris le paradoxe qui faisait que, dans la maison de redressement, c’étaient des gens d’Église qui le tourmentaient : « Il disait que plus le jargon est humanitaire et généreux (c'est-à-dire dès qu'on veut refaire le monde), plus le crime va être grand. Que, pour tuer beaucoup, il faut le faire par amour de l'humanité. Pour tuer en grand, il faut d'abord une théorie. C'est ce qu'il flaire très vite dans le socialisme. ‘’Vous allez être condamnés à massacrer en chaîne pour refaire l'homme.’’ Or la théorie et la théologie ont la même racine, theos, Dieu. Il y a du Dieu dans la théorie philosophique comme il y a du Dieu dans la théologie. Cela dit, prenez un établissement, entourez-le de murs, isolez-le de tout regard, et vous pouvez être sûr que vous trouverez toujours des gens pour faire le pire. Aujourd'hui encore. »

Toutes les leçons de Dostoïevski, il les a perçues grâce à son style. Pour lui, « ces derniers temps en France, on parle très mal du style. On confond le style avec le bien-écrire. Or le bien-écrire, c'est le normalisé, la langue canonique. Le style, c'est trouver une musique personnelle telle que le lecteur la reconnaît immédiatement. […] Dostoïevski a une voix populaire, petit-russien, très proche du langage parlé et, de ce fait, proche du genre feuilletonesque. Il a besoin de se mettre dans des situations d'urgence pour écrire, d'où le style catastrophique, haletant de celui qui écrit contre la mort. Il appartient à la catégorie des écrivains de la parole. À l'instar d'un Céline et de son désespoir absolu ou d'un Bernanos et de sa mystique. Il n'y a pas d'écrivains de la parole qui soient neutres. Vous n'imaginez pas Guy de Maupassant autrement qu'écrivant quelque chose de joli, qui soit bien mené, avec une conception esthétique mais sans métaphysique. Chez Dostoïevski comme chez Tolstoï ou comme chez Tchekhov, si vous enlevez la métaphysique il reste très peu de chose. »

Dès le départ, c'est cette littérature de la parole qui l’a touché, et, à ses yeux, Dostoïevski est l'auteur le plus moderne de son époque.

Il reconnaît que ce livre « est arrivé à un moment un peu bizarre de [sa] vie. Ce qu'il m'a essentiellement apporté, c'est la cohésion littéraire de ce que j'avais fait et que je ne voyais pas bien. Je me suis récemment aperçu que tout se tient depuis que j'ai douze-treize ans, depuis ma lecture de Dostoïevski, que tout est parti du même moule, c'est-à-dire qu'au fond, j'avais affaire à un monstre et je ne savais pas comment le toucher. Dostoïevski, lui, me donne la clef, m'explique comment on regarde un monstre littérairement, comment on le manie, par petits bouts, par petits romans, et en avançant progressivement, car si on y va d'un coup on risque de périr soi-même. Il m'a donné une technique romanesque de l'éclatement. Il a lui-même cassé le noyau et ce n'est qu'avec les Karamazov qu'il ramasse tous les bouts. »

S’il a, comme il l’écrit, payé si tard cette dette à Dostoïevski alors qu'il le hante depuis si longtemps, c’est que, comme son éditeur le lui a fait remarquer, « Cela tient à la construction du texte. Je parle de Dostoïevski, j'énumère, sans concession envers le lecteur, ses défauts et ses qualités, puis on se trouve embarqués dans un récit qui finit par mêler nos histoires. Tout cela est très lié à ma propre exploration. Voilà pourquoi je pense avoir attendu si longtemps. Dostoïevski m'a en quelque sorte enseigné la prudence. Il m'a fait comprendre que je ne pouvais regarder ma mère que tout doucement, pas à pas. Il fallait que je me protège. Ce livre ne pouvait arriver qu'après les autres. »

Il ne savait pas à quel genre appartient son ouvrage : « Je n'ai pas de mot. Quelle que soit la dénomination, il s'agit toujours de la même langue. C'est encore une leçon de Dostoïevski. Et je me suis aperçu qu'il appelait ‘’Chroniques’’ les ‘’Carnets du sous-sol’’. En fait, il ne savait pas ce qu'il écrivait. Il sentait qu'il n'était plus dans le roman, qu'il n'était pas dans le récit, ni dans l'autobiographie, ni dans l'essai non plus : il y avait un personnage, une voix qui parle. »
‘’Mon frère, l’Idiot’’ a obtenu le prix de l’écrit intime.

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En 1997, Michel del Castillo fut élu membre de l’Académie Royale de Belgique, succédant à l’historien Georges Duby dont il prononça l’éloge.

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‘’La tunique d’infamie’’

(1997)
Roman de 346 pages
Deux voix s’élèvent en alternance : celle d’un narrateur, en qui Michel del Castillo se donne clairement à reconnaître, et celle d’un personnage beaucoup plus ancien, don Manrique Gaspar del Rio, qui fut au début du XVIIe siècle l’une des figures importantes et redoutées de l’Inquisition.

Don Manrique a connu un bouleversement de son destin qui a été annoncé par celui de don Almagro dont il fut le fils adoptif. Ce puissant chanoine de Palencia a été victime d'une dénonciation anonyme qui affirmait qu'une tunique marquée de son patronyme était suspendue dans la cathédrale de Cordoue. En clair, l'un des ancêtres du chanoine aurait été condamné par l'Inquisition à subir un autodafé, revêtu d'une tunique qui fut accrochée ensuite dans une église afin de perpétuer à jamais la mémoire de l'infamie. Si cette accusation se révélait exacte, il serait désormais interdit à don Almagro d'occuper une charge publique ou de recevoir la moindre distinction honorifique. De l'épuisant voyage à Cordoue, le chanoine revient brisé par la fatigue. À peine rentré de son expédition andalouse, il meurt dans les bras de Manrique.

Quelques années plus tard, bascule semblablement le destin de don Manrique. Né en 1584 à Grenade, il ne se rappelle de ses premières années de vie que le réduit obscur dans lequel, avec d’autres compagnons, il s’était trouvé entassé et forcé au silence, tandis qu’à l’extérieur rôdait un péril mortel. À six ans, il pouvait enfin quitter la ville, dissimulé sous la cape d’un oncle prélat. C’était aussi le début de l’irrésistible carrière qui le conduirait jusque dans les allées du pouvoir, via l’université de Salamanque, qui ferait de lui un redoutable inquisiteur qui est chargé d’éradiquer l’hérésie. Inflexible mais pas sadique («Je détestais infliger la souffrance ; je répugnais à condamner au bûcher. Mes victimes se comptent sur les doigts d'une main»), l'inquisiteur est avant tout soucieux de respecter la procédure, ciment de la fragile unité des royaumes d'Espagne. «Nous obéissions au principe monarchique qui élevait Sa Majesté Catholique en symbole visible de l'Unité. Le respect de l'orthodoxie reposait sur l'obéissance, à l'Église d'abord, au roi ensuite. [...] Nous pressentions que des interprétations libres, des examens et des controverses sur des points en apparence anodins mineraient l'édifice. Le feu une fois allumé, les flammes se propageraient, jetteraient aux quatre coins les braises de la désobéissance.» Par sa profonde humanité, cet anti-Torquemada remet en cause les clichés qu’évoquent des mots tels qu’«autodafé» ou «tribunal du Saint-Office». C’est sans fanatisme qu’il traque les descendants de ceux qui portèrent « la tunique d’infamie ». C’est avec modération qu’il cherche à démasquer les faux « conversos » qui s’obstinent à pratiquer clandestinement les rites judaïques.

Mais la justice est une étrange divinité qui se retourne souvent contre ses serviteurs. De même que les menteurs sont dupes de leurs propres mensonges, les tortionnaires finissent par brûler sur leurs propres bûchers. Parvenu à l’apogée de son pouvoir et de sa gloire, don Manrique fit brusquement le choix de l’exil et de l’anonymat dans une petite cité de la Flandre, réduisant son activité à la conversation domestique et quotidienne avec les dames du béguinage voisin. La fin du livre, loin d’être apaisée, révèle une incroyable vérité, liée aux années de réclusion de la petite enfance, et oblige à réfléchir sur l’imposture criminelle de la notion de pureté, qu’elle soit nationale, religieuse ou ethnique. En effet, l'ascétique inquisiteur brûle d'amour pour Gonzalvo de Sandoval, bretteur, buveur, dragueur, délicieux voyou aux hanches minces, fils de famille qui consume sa vie par désespoir. Or l’inquisiteur n’a pas su répondre au muet appel de son ami et, à l'heure des comptes, il hurle sa douleur : «En vérité, j'ai été l'homme d'un unique désordre et je reste fidèle à ce délire-là, de même que Gonzalvo demeura fidèle au chaos de son impuissance.» Il s'interroge sur le sens de ses renoncements. Le masque de l'ordre dont il se pare se fendille là où le désir s'insinue.

Dans sa petite maison de la Flandre, don Manrique continue de faire les gestes de la foi, pour avoir sa paix. Mais son système de représentation, depuis une rencontre avec une certaine parente rescapée de Grenade, s’est écroulé : il est lui-même un déviant. Et sa honte s’est propagée, à travers les siècles, à la conscience collective espagnole.
Commentaire
‘’La Tunique d’infamie’’ conduisit Michel del Castillo plus loin encore dans l’identification de son «hispanitude» : vers les temps de l’Inquisition, dont, à cinq siècles de distance, le spectre lui inspira une superbe méditation qui l'inscrivit dans la lignée de Montherlant et de Bernanos. Il avoua avoir vécu, pendant une dizaine années, dans le compagnonnage obsessionnel de don Manrique. Comme si sa propre trajectoire l’avait conduit à assumer sa part d’un héritage qui n’en finit décidément pas de laisser en lui une empreinte contradictoire : « Mes profondeurs baignent dans l’hispanité, tantôt niée, tantôt exaltée. » Car quelque chose ne cessait de l’interroger, dans la destinée de ce grand commis de l’Inquisition. À partir d’éléments biographiques attestés, il avança donc ses hypothèses de romancier.

Cela pourrait engendrer un frissonnant roman historique, sur fond d’autodafés, dans l’Espagne de la toute-puissante Inquisition. Or c’est bien autre chose qui advient : une manière d’introspection scrupuleuse du narrateur, qui se sait dépositaire involontaire de l’encombrant legs (« il avait vécu en moi depuis la minute de ma naissance »), et ne voit que l’écriture pour l’assumer en pleine lucidité. Serait-il tenté par les séductions d’un récit « en costumes » que la parole de don Manrique l’en garderait, qui fonctionne comme un véritable garde-fou à ses imaginations et ses hypothèses.

Le récit qui naît de ce partage d’écriture, magnifique chant à deux voix par-dessus l'abîme du temps, comme déchiré entre les impulsions contraires d’une même main, apparaît tout simplement superbe de pénétration historique et de vérité humaine. Parce qu’il se situe à ce point précis, atteint dans les occasions exceptionnelles, où le roman joue à la fois pleinement comme libre fiction et lecture rigoureuse du réel.

On y voit à l’oeuvre la bureaucratie idéologique d’une Espagne où la loi du sang, à l’encontre des Maures et des Juifs marranes, a été brutalement substituée à la loi du sol, provoquant massacres et bûchers. On y rencontre une Inquisition devenue une immense mécanique juridique, qui s’attache à respecter les formes sans jamais plus s’interroger sur leur objet. On s’étonne de l'incroyable procédure de déclenchement des interrogatoires : un billet sans signature, glissé dans l'une des boîtes installées dans chaque village d'Espagne par le Saint-Office, suffisait à précipiter d'innocentes victimes dans l'horreur de la torture ou du bûcher. Elle apparaît comme une manière de prélude à des pratiques plus récentes. Elle laisse sentir encore sa présence pesante chez les plus sensibles et les plus exigeants des contemporains, parmi lesquels l’écrivain, dont le personnage de don Manrique se plaît d’ailleurs à souligner la situation d’étrange similitude avec soi-même : « Je n’existais que dans et par ma dévotion, de la manière dont tu n’existes que dans et par les mots. » Chez Michel del Castillo, la réflexion emprunte assez régulièrement ce genre de voie inattendue, qui dévoile la possible ambiguïté de l’écriture, ainsi que sa charge de responsabilité.

Dans, il rappelle Jusqu'à la fin de son procès, l'inculpé ignorait le nom de celui qui l'accusait, seulement désigné sous le terme d' «ennemi capital».

«Pour se rassurer soi-même, on se complaît à noircir les tortionnaires. [...] La vérité pourtant est que les bourreaux sont nos frères, qu'ils aiment et souffrent de la même manière que nous.» Dans ces lignes réside la clef de ce roman et d'une bonne partie de l'œuvre de Michel del Castillo pour qui le blanc et le noir n'existent pas, l'humanité n'étant qu'une gamme de gris.

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‘’De père français’’

(1998)
Autobiographie de 317 pages
«Mes notices biographiques débutent par ces mots : De père français

Dans cet autre texte autobiographique, Michel del Castillo peignit le monstre mâle que fut son père, que, dès la première phrase, il appelle : «Mon assassin». La liste de ses crimes serait interminable. Qu'on sache seulement que ce lâche abandonna sa femme et leur fils dans la tourmente madrilène de la guerre civile. Et lorsque, en 1940, cette femme, républicaine espagnole, vint à Clermont-Ferrand lui demander secours, pour s'en débarrasser il la dénonça comme «étrangère indésirable». Arrêtée, elle se retrouva internée au camp de Rieucos. Son petit garçon la rejoignit bientôt derrière les barbelés.

Onze ans plus tard, Michel arrive à Paris. Son père l'attend à la gare d'Austerlitz. Il est remarié à une femme du monde, qui a pour bible le Bottin mondain. Le géniteur-délateur loge d'abord son fils à l'hôtel. Et puis, son affaire, ‘’Au Palais du bricoleur’’, périclitant, il l'héberge dans son grand appartement en faisant passer pour de l'hospitalité ce qui n'est qu'une mesure d'économie. Mais les minauderies glacées de sa belle-mère, les prétentions et l'avarice de cœur du couple sont insupportables pour le jeune homme de vingt ans qui, une nuit, après un échange de gifles avec son père, court se réfugier chez le frère de celui-ci.

L'oncle Stéphane et sa femme, d'origine allemande, forment le ménage le plus heureux du monde, et le plus chaleureux pour ce neveu qu'ils attendaient depuis toujours. Il devient leur enfant. Et ils comprennent la singularité de ses préférences sexuelles, avec une simplicité qui manque à bien des parents.

D'abord sauvé par la littérature qu'il lit (Dostoïevski, Nietzsche, Gide) et puis par celle qu'il écrit, Michel del Castillo a acquis une notoriété qui ne laisse pas son père indifférent. À quatre-vingt-neuf ans, veuf, sans amis, il relance sa victime, pour lui extorquer une pension alimentaire. Et, une fois encore, le fils «marche». Il revoit le monstre, qui n'a changé que physiquement. Dans son esprit racorni tout se résume à l'apparence. Qu'importent le débraillé moral, l'indigence intellectuelle si la veste de tweed est du bon faiseur et les manières de table impeccables. Parfait raté, le vieillard a conservé l'arrogance, la suffisance de sa caste. Toujours sûr de son bon droit, de son bon goût, il est pétrifié dans sa supériorité «de bourgeois et de Français». Il continue de vivre «perché sur les échasses de sa condition ; regarde de haut ; tranche ; il pérore ; il enfile les truismes. Il ne doute pas». Il est la caricature d'une classe où l'on s'attache aux objets et non aux personnes, où l'on «s'inquiète de ce qu'est devenue une commode ancienne, non une vieille domestique». Son racisme ne faiblit pas : il se vante de dire «Merci, madame», «par ironie» à l'aide-soignante noire ; l'interne n'est pour lui qu'un «moricaud» et sa haine des «youpins» l'amène à demander à son propre fils, qui porte le nom de sa mère : «Les Castillo, c'était quoi? Il y avait des juifs convertis en 1492, non?»

À soixante ans passés, Michel del Castillo est plus que las de «barboter dans ce marécage» et d'assister aux manigances perverses de son père. Un des médecins de ce méchant homme lui dit : «Ceux qui vivent le plus vieux sont ceux qui ressentent le moins. Votre père n'est pas sensible.» Michel del Castillo s'en serait douté. «Son hérédité fait la moitié de la mienne. Cette pensée me cause une sorte d'horreur.» On comprend l'écrivain. Et l'on devine son cauchemar: les deux fantômes de son père et de sa mère le supplient de les aider à porter leurs chaînes... Il n'a pas fini de « marcher ».

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‘’Colette, une certaine France’’

(1999)
Essai
Cela faisait des lustres que Michel del Castillo s'interrogeait sur le cas de Colette. D'une part, il adore ses livres ou, du moins, certains d'entre eux. D'autre part, le personnage légendaire qu'elle avait patiemment fabriqué lui inspire des sentiments mêlés. Il est allé chercher des réponses chez ses biographes, mais même les meilleurs, comme Alain Brunet et Claude Pichois, ne lui ont pas fourni exactement ce qu'il cherchait.

Voilà la raison de cet essai consacré au mystère d'une femme qui avouait elle-même : «L'Art, c'est le mensonge, et c'est parce que je mens que mes livres existent.» Il se livra à une affectueuse entreprise de démolitions. Fausse paysanne, fausse provinciale et même fausse Bourguignonne, la fille de Sido et du Capitaine fut une vraie Parisienne, autant attirée par la gloire et l'argent que nostalgique de la nature. Son portrait vengeur de Willy, repris par toute une série de commentateurs myopes, n'est qu'une caricature : s'il était vraiment aussi «flasque et répugnant, comment expliquer qu'il ait pu inspirer à Colette un amour passionné?» Et puis « comment la gamine de Saint-Sauveur-en-Puisaye aurait-elle percé dans la littérature sans son inventeur»? Mais la gratitude n'était pas son fort, comme devaient le constater son amie Missy - Mathilde de Morny - ou son bienfaiteur Sacha Guitry. Plus déplaisantes encore sont la froideur, la dureté qu'elle témoigna à Bel-Gazou, l'enfant qu'elle avait eue avec Henry de Jouvenel. Michel del Castillo n'a donc pas tort de reprendre le mot

«vulgaire» employé par Léautaud, et d'en rajouter quelques-uns de son chef : «cynisme», «brutalité», «magnifique égoïsme», «indifférence supérieure».

Mais n'était-ce pas la condition nécessaire à la sensualité animale qui imprègne ses plus belles pages? « Je respire, disait-elle, donc j'ai le devoir d'être heureuse. »
Commentaire
Michel del Castillo avait déjà rédigé des préfaces à des livres de Colette.

Le livre obtint le prix Femina de l’essai.

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‘’L’adieu au siècle. Journal de l'an 1999’’

(2000)
Autobiographie de 258 pages

Ce ‘’Journal’’ brasse états d'âme et dialogues culturels, souvenirs personnels et réflexions métaphysiques. On y lit cette confidence : «J'ai su très tôt, dès quatre, cinq ans, que j'étais affligé d'une mémoire effrayante, monstrueuse presque. Je retenais chaque scène, chaque parole, les odeurs et jusqu'à la qualité de la lumière, j'enregistrais les altérations de la voix, le moindre battement des paupières ; je comprenais la signification de la scène, ce qu'elle représentait pour moi. Mais le sens général de ces tableaux m'échappait. Ainsi le souvenir est-il devenu hallucination sonore, la rumeur chaotique d'un récit morcelé...»
Surtout, Michel del Castillo y poursuit sa quête familiale inaugurée par ‘’Tanguy’’, recherchant quelques lumières dans l'océan d'ombres d'une mère tragiquement indigne et cependant aimée ; retrouvant des neveux issus de frères abandonnés comme lui : similitudes génétiques et divergences de cheminements ; livrant de poignants secrets.

L'amour des livres est au coeur de cette oeuvre, de la connivence avec Montaigne à la fascination pour Dostoïevski, de la passion pour Dumas à l'admiration pour les ‘’Mémoires d'outre-tombe’’, des auteurs du passé lus et relus aux dernières parutions. Entre nostalgie du spirituel et compassion, c'est sans doute dans la littérature que Michel del Castillo peut retrouver des motifs d'espérance : « La phrase de Tchékhov sourit derrière un voile de larmes. » Lorsqu'il cite cette phrase de son «frère», Dostoïevski : «Chacun de nous est responsable de tout devant tous», on devine qu'elle lui tient lieu de contrat moral.

Sur l'actualité, les interrogations n'excluent pas les convictions, du Kosovo à la Tchétchénie, des méandres de la politique française aux complexités de la mondialisation. Comment ne pas succomber au pessimisme lorsque les tornades viennent relayer les carences humaines, et que tant d'enfants de par le monde sont victimes des guerres?
Commentaire
‘’L'adieu au siècle’’ fut commandé à Michel del Castillo par la collection ‘’Journal de l'année’’, que publient les éditions du Seuil. Il s'appliqua à poser un regard attentif sur les faits et les gens et à s’exprimer dans ce style noble par la retenue qu'on lui connaît. On referme ce livre comme on s'éloignerait à regret d'un ami qui donne de la hauteur à l'âme et à l'esprit. Et c'est parfois à celaque sert le journal d'un autre : pouvoir s'y retrouver.

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‘’Droit d’auteur’’

(2000)
Pamphlet
Pour Michel de Castillo, droits d'auteur et prêt payant en bibliothèque ont besoin d'être rediscutés. La rémunération des écrivains suscite des débats et l’amena à prendre position de façon virulente, à attaquer le problème sous l'angle du statut social : quel est le rôle d'un écrivain? quelle légitimité a-t-il? de quelle liberté dispose-t-il? de quoi vit-il aujourd'hui? Forcément d'une autre activité puisque seulement trois pour cent d'entre eux peuvent compter sur leur plume...

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Les étoiles froides”

(2001)
Roman de 400 pages
À l'origine, il y a le richissime Francisco del Monte, l'une des toutes premières fortunes d'Espagne, qui agonise lentement, amputé, victime du diabète (ou de la syphilis, comme certains aimeraient le faire croire). Dans l'ombre, se tient Mercedes, une infirmière qui se fait épouser pour mettre la main sur le magot, alors que, tous les soirs, un avocaillon véreux, son complice, vient la rejoindre.

L'adultère, le complot, la petite Clara, fille de Franciso et de Mercedes, comprend tout cela. Pour le danger qu'elle représente, elle est envoyée en pension à Biarritz. Elle y crée un esclandre, multipliant ouvertement, par provocation, les expériences saphiques, rentre à Madrid où, afin de gagner l'amour d'une mère cupide, elle épouse, à quinze ans, un chirurgien originaire de Porto Rico dont elle a un premier enfant. Elle le plaque, huit mois plus tard, sur un coup de foudre, abandonne son bébé pour s'enfuir avec des jumeaux, les beaux et ténébreux Juan et Nolito, qui deviennent l'un et l'autre ses amants. Avec Nolito, elle a deux enfants. C'est le scandale à Madrid, la police les recherche ; on joue au gendarme et au voleur ; on s'aime follement. Mais la guerre civile déploie ses ailes de sang sur Madrid. Clara est plutôt républicaine ; les jumeaux sont des gigolos résolument phalangistes. L'heure de la trahison a sonné. Qui trahira qui? Cette femme monstrueuse, fourbe, aventureuse, énigmatique, est une de ces créatures dont l’appétit de domination est tel qu’elles piétinent les autres avec application, mentant avec passion. Et d’abord ses amants que cette vipère jouisseuse suppliciait avec sa sensualité débordante. Puis ses fils car la génitrice met bas et prend congé. Jetée dans la tourmente de la guerre civile espagnole, elle va, pour sauver sa peau, tout briser sur son passage et, en particulier, son fils de neuf ans, le narrateur, qu’en pleine Seconde Guerre mondiale elle abandonne pour sauver sa propre peau et ainsi condamne à être déporté vers l’Allemagne, lui infligeant des brûlures prodigieuses.

Or ce fils, devenu écrivain, maintenant un vieil homme, réussit le prodige de dompter sa haine, même si, comme une phalène, il n'en finit pas de se consumer à son feu originel. À cette femme chérie et horrifiante, il pardonne de n'avoir suivi que son désir puisqu'il lui doit, ensemble, sa douleur et son salut. Il sait qu'elle l'a meurtri et, dans le même temps, qu'elle lui a permis de bâtir une œuvre puissante. Paradoxe du créateur qui célèbre son bourreau, du damné qui ne serait rien sans sa malédiction...
Commentaire
Les étoiles froides” sont celles dont l'incandescence n'est plus qu'une archive cosmique. Cette image indique l’état d’esprit dans lequel Michel del Castillo éclaire d'un jour nouveau et stupéfiant la « gloire » de cette mère qu’il a successivement nommée Dina, Victoria, ici, Clara del Monte (il baptise encore Clara cet être nocturne !), qui s'appelait en vérité Candida Isabel et que, dès l'âge de neuf ans, il comparait à Milady. il s'agit donc, comme dans les précédents ouvrages de Michel del Castillo, de revisiter le destin de cette Clara dont la noirceur fascine. Évitant toute référence à sa vie, bien qu’il lui ait fallu justement attendre toute une vie pour pouvoir regarder en face cette tragédie (tâche si épuisante qu’elle l’a conduit à l’hôpital), bien qu’il ait enquêté pendant des années, en Espagne et en France, pour composer le puzzle de sa propre vie, éplucher les correspondances, visiter les cimetières, rencontrer les survivants de la guerre d'Espagne, dépouiller les journaux de l'époque, débusquer les mensonges, surtout, des milliers de mensonges. comprendre ce qui s'était vraiment passé, combler les zones de blanc, il se contente du rôle d’observateur, manifeste sa volonté de raconter sans juger.

Ce fascinant récit permet de bien comprendre comment s’est forgée l’image de la mère et le traumatisme initial qu’a connu l’enfant. Car, cette fois, le romancier tient son personnage à distance, tente de le décrire froidement, imagine la biographie véridique d'une femme qui, jetée dans la tourmente d'une Espagne mortifère, brisa tout sur son passage, chuta complètement dans le Mal. Mais sait-on jamais pourquoi un être, un jour, prend le parti du diable? Le romancier entraîne le lecteur au bout de la honte et de l’effroi qu’inspire cette femme méchante.

Il apparaît au sommet de son art. Il a érigé une habile composition à la fois en abîmes et en abyme, déroulé une intrigue éclatée, hantée, râpeuse. C’est par des touches d’une sublime violence qu’il brosse le tableau d’une Espagne déchirée entre franquistes et républicains. L'histoire de Clara devient alors celle d'une Espagne insoumise et en proie à sa part d'ombre, une Espagne dont le romancier, éduqué dans le mépris des pères, fait sa matrie.

Dans ce premier volet d’une trilogie, Del Castillo rend coup pour coup à son enfance brisée. Il ne juge pas. Il raconte simplement d'où il vient. Il a les yeux grands ouverts de celui qui vient d'identifier son assassin.

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‘’Algérie, l’extase et le sang 
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